Frankie O'Boggie, notre musical chroniqueur a écouté pour vous...tous ces cd-là ! Dingue!
JAZZ THING
Eric Legnini « Big Boogaloo » : Un album de pur groove pianistique qui rappelle les riches heures du Herbie Hancock de la fin des années 60 (période « Cantaloupe Island », que ceux qui ne connaissent pas se jettent dessus, et aussi sur la fabuleuse reprise par US3 renommée «Cantaloop», y a pas d’mal à s’faire du bien aux oreilles). En gros, imaginez une rythmique acoustique funky à souhait tout en restant très jazz, des cuivres gorgés de lignes syncopées, et un piano très rythmique sur le thème, et qui s’envole au long cours sur les soli. Du bonheur, du soleil, de la bonne humeur. (Label Bleu, Harmonia Mundi)
BLUES THING
Kenny Wayne Shepherd « 10 days out » : Etonnant retour que celui de ce jeune blanc-bec, promu « nouvel as de la guitare blues » il y a 10 ans, et qui sombra corps et biens après deux albums de démonstration guitaristique vains. Le revoilà aujourd’hui, humble comme tout, qui nous offre un CD accompagné d’un DVD, racontant son périple de deux semaines dans le sud des Etats-Unis à la rencontre des bluesmen noirs actuels qui le font vibrer. Enregistré sur place, dans des petits clubs, ce disque met en valeur d’abord les invités de Kenny (ou peut-être est-ce lui, l’invité…), qui tape le bœuf tranquillement sans chercher à tirer la couverture à lui. Puis, au fil des morceaux, il monte un peu le son, mais ses interventions ne sont jamais vaines, toujours dans l’esprit des morceaux, et fort bien vues. La surprise du moment !
(Import)
Kelly Joe Phelps « Tunesmith Retrofit » : Le précédent lui avait déjà valu d’être chroniqué ici, eh bien rebelote. Si vous aimez le blues acoustique, les voix éraillées à la Bruce Springsteen dans «Nebraska », précipitez vous sur ce monument de finesse, d’écriture et d’émotion. Et s’il vous prenait l’idée d’essayer de jouer les morceaux, courage !!! L’homme sait jouer de la guitare.
(Rounder, Harmonia Mundi)
Eric Bibb « Diamond Days » : Là encore, un superbe album acoustique, qui rappelle plus le versant apaisé d’artistes comme Ben Harper. La voix est traînante, le jeu fluide, ça réchauffe en hiver, et je suis sûr que cet été, ça sera très bien.
(Dixiefrog, Harmonia Mundi)
SOUL THING
Nicole Willis « Keep Reachin’ Up » : De la pochette au contenu, un hommage sans voile au rhythm’n’blues des années 60. Elle a le look « Mireille Mathieu meets Tina Turner », mais côté voix, c’est définitivement du côté de la deuxième qu’il faut voir l’influence. Un album enregistré à l’ancienne (on croirait à l’écoute qu’il a été enregistré en 1968), avec des compos à l’ancienne, mais Nicole Willis arrive grâce à sa patate et son talent à se tirer de l’embûche « album bêtement copié sur ceux des aînés », car son énergie est communicative, et à l’arrivée, son album ne sent pas du tout la naphtaline. Sûr qu’avant de passer l’arme à gauche, Mister James Brown a dû passer quelques heures à écouter ce brûlot.
(Differ’Ant)
The Wild Magnolias : Attention, énorme ! Ce coffret de 2CD regroupe l’intégralité des enregistrements du groupe de la Nouvelle-Orléans pour le label Barclay dans les années 70. Au départ, les Wild Magnolias sont une école de musique de rue de la Nouvelle Orléans, où l’on forme des musiciens au jazz, à la soul, au gospel. On les voit notamment animer les cérémonies de quartier (de l’enterrement des paroissiens aux fêtes de quartier). Cette école particulière a vu passer dans ses rangs les Neville Brothers et des membres des Meters et un groupe en est né qui a porté le même nom. Les musiciens y distillent un groove phénoménal, mélange de gospel, de marching band, de funk, de soul et de rhythm’n’blues. Un gros son chaud, très seventies (les guitares wah wah rappellent « Shaft »), et un sens de la fête très communicatif. L’équivalent pour la Nouvelle Orléans des batucadas de Rio ! Le coffret est un peu cher, mais somptueux également dans sa présentation. Alors, n’hésitez pas !
(Barclay, Universal)
Amy Winehouse « Back to Black » : Sous sa frêle apparence de petite blanchette maigrichonne toute tatouée, Amy Winehouse cache un sacré tempérament. Sa voix chaude et superbement posée sur des compositions tellement bonnes qu’on jurerait entendre de vieux classiques, fait des merveilles tout au long d’un album que l’on a tendance à mettre en « repeat ». Ce n’est pas de la soul « hurlée », non, juste de la soul chantée avec une voix posée dont la force de conviction est dans ce faux calme qui semble cacher la possibilité d’une tempête imminente. Sur disque, cette tempête ne se déchaîne jamais vraiment, alors que sur scène, il paraît que ça décoiffe. Un grand disque à découvrir.
Solomon Burke « Nashville » : L’un des derniers colosses de la soul et du rhythm’n’blues s’attaque à la Mecque de la country. Ce disque aurait été inconcevable dans les années 50, mais aujourd’hui, heureusement, c’est possible. Et le résultat vaut le détour : entendre la voix de stentor de Solomon Burke dynamiter quelques standards de la country, être témoin de la bataille que doit mener Emmylou Harris pour rivaliser (plus qu’harmoniser…) avec le géant black, déguster des titres nashvilliens transformés en brûlot presque Staxiens, voilà qui n’est pas banal.
(Sony/BMG)
ROCK THING
Mark Knopfler / Emmylou Harris « All the Roadrunning » : Ce qui pouvait apparaître au départ comme le mariage du crapaud et de la princesse devient l’une des très belles réussites de 2006. Il faut bien avouer que depuis la dissolution de Dire Straits (le nom du groupe évoquant les « fins de mois difficiles », son leader aura au moins eu la décence d’arrêter la machine à fric à temps…), Mark Knopfler a alterné le bon (Notting Hillbillies, l’album « Sailing to Philadelphia », quelques extraits de « Shangri-La ») et le pas bon (tout le reste, y compris des BO de film miteuses). Ici, il s’associe avec la sublime Emmylou (elle, par contre, se bonifie au fil des ans et tous ses derniers albums « Wrecking Ball », « Red Dirt Girl » et « Stumble into Grace » sont des merveilles). Leur rencontre, fruit de multiples sessions au fil des ans, apparaît comme une véritable rencontre, mûrie par un amour commun de la musique traditionnelle américaine (qu’elle soit country, blues, bluegrass, irlandaise d’origine, gospel) et la volonté d’y apporter un son moderne et classique à la fois. Les harmonies d’Emmylou sont enivrantes, ses voix lead d’une pureté au bord de la brisure. Celle de Mark est égale à elle-même, bougonne et chargée d’humanité. Quant à sa guitare, elle tisse des partitions qui font de lui l’un des garants les plus sûrs des traditions guitaristiques américaine (Chet Atkins, Albert Lee, JJ Cale, Tony Joe White) et anglaise (Jeff Beck, Eric Clapton, Mick Taylor). Et puisqu’on en parle, évitez l’album de JJ Cale/Eric Clapton « Road to Escondido », dans lequel les deux compères n’ont pas forcé leur talent…
(Universal)
Tony Joe White « Swamp Music/The Complete Monument Recordings » : Coffret regroupant ses 3 premiers albums, plus quelques sessions parisiennes d’époque (1968), plus un petit live, histoire de redécouvrir les débuts d’un musicien et chanteur discret mais ô combien influent. Les plus grands interprètes (Elvis, Tina, Randy Crawford, Joe Cocker, …) ont repris ses morceaux et de nombreux musiciens (JJ Cale, Clapton, Mark Knopfler…) ont pompé dans son puits. Sa nonchalance a fait qu’il n’a jamais vraiment percé, et puis, ses royalties le font vivre, alors, pourquoi courir le monde quand on peut rester à la maison…. Une voix grave et bourrue, une guitare sinueuse, une rythmique moite, le bayou est partout dans cette musique. Enorme (Rhino Handmade, import). Par contre, évitez le dernier album qui, malgré les invités prestigieux (Cale,Clapton, Knopfler…), se traîne sans jamais décoller.
Sunshine Underground « Raise the Alarm » et Blood Arm « Lie over Lie » : Chronique conjointe pour ces deux groupes qui opèrent dans la lignée de Franz Ferdinand, à savoir un rock pêchu et dansant, héritier des années 80, où mélodies entraînantes et refrains à reprendre en chœur côtoient des rythmiques sautillantes. Dans les deux cas, des chanteurs qui crient autant qu’ils chantent tant ils ont dû passer leurs années de répèt à essayer de couvrir le boucan des guitares et de la basse. Bref, deux albums qui ne resteront peut-être pas dans l’histoire du rock comme des monuments, mais qui remplissent bien leur rôle défoulatoire ! Et ce refrain de Blood Arm « I like all the girls, and all the girls like me » risque de devenir l’hymne mondial non seulement des tombeurs, mais aussi des frustrés. Ca va faire du monde !
Byrds « There is a Season » : Le coffret ultime sur l’un des groupes l’un plus influents de l’histoire du rock, ceux qui ont réussi le mariage entre la musique et les textes de Dylan et le style Beatles. On a du mal à imaginer aujourd’hui l’importance qu’a pu avoir cette fusion, mais en 1965, les amateurs de Dylan et les fans des Beatles n’étaient pas vraiment sur la même longueur d’ondes. Seuls les intéressés eux-mêmes semblaient se vouer les uns les autres une admiration sans borne, qui valut à Dylan de sauter le pas de l’électrification, et aux Beatles de se laisser pousser des casquettes en cuir (surtout John et Ringo) et de rehausser leur niveau d’écriture (jusqu’à la quasi-parodie sur « Help » avec le titre « You’ve Got To Hide Your Love Away »). Les Byrds, donc, prirent « Mr Tambourine Man » et le passèrent à la moulinette MopTop, et cela donna l’un des 45tours les plus vendus des années 60. Ils récidivèrent avec le « Turn, Turn, Turn » de Pete Seeger et re-belote. Puis, n’étant pas du genre à rester les deux pieds dans le même sabot, les Roger McGuinn, Chris Hillman, David Crosby, Gene Clark et Michael Clarke allèrent explorer d’autres genres dans des albums somptueux comme « Fifth Dimension »,« Younger than Yesterday », «The Notorious Byrd Brothers », « Sweetheart of the Rodeo », changeant allègrement de personnel (seuls McGuinn et Hillman restèrent des membres permanents dans les 5 premières années), inventèrent outre le folk-rock, le country-rock et finirent par se désagréger complètement. Dans ce coffret de 4 CD, les riches heures du groupe sont réunies et permettent de mesurer tout ce qu’ils ont apporté à la musique populaire américaine. Un DVD bonus permet de les revoir dans toute leur glorieuse panoplie intello-hip californienne dans des émissions TV d’époque. A noter aussi pour tous les amateurs de tradition folk l’excellent site McGuinn’s Folk Den de l’ancien leader du groupe, où il répertorie les chansons traditionnelles du patrimoine américain (avec textes, explications et versions chantées par lui téléchargeables !) (Columbia, Sony)
David Crosby « Voyage » : Après son départ des Byrds, le gars David n’a pas perdu son temps. Il s’est acoquiné avec Stephen Stills en rupture de Buffalo Springfield et Graham Nash en rupture de Hollies pour former l’un des trios les plus magiques de l’histoire du rock. Trois têtes de lard qui passeront leur temps à se bouffer le nez (quand ils ne se le poudreront pas…), parfois aidé d’un quatrième, Neil Young, ce qui finira par l’un des plus indignes gâchis de toute l’histoire de la musique (et je pèse mes mots…). D’albums solo ou à deux avec Nash, en reformations à 3 ou à 4, de descente aux enfers de la drogue en rédemption tardive après une greffe du foie, David Crosby nous offre dans ce coffret le meilleur d’un talent unique, combinant influences folk et liberté jazz, vocaux sublimes (cette voix, mon Dieu ! chaude et sensuelle, élastique et fluide, des accordages de guitare auxquels on ne comprend rien (seule Joni Mitchell a exploré à ce point les possibilités de l’instrument) pour arriver à un style unique et en même temps extraordinairement universel. A noter également la réédition avec bonus de son premier album solo, le sublime « If I Could Only Remember My Name»
(Atlantic, Warner)
Gram Parsons « The Complete Reprise Sessions » : Encore un rescapé des Byrds. Gram n’a fait partie du groupe que le temps de « Sweetheart of the Rodeo » avant d’aller initier les Stones à la country, de découvrir Emmylou Harris et de montrer la voie aux Eagles. Ses deux albums pour Reprise, « GP » et « Grievious Angel » sont réunis dans ce coffret, ainsi que toutes les sessions de ces deux albums, l’occasion de redécouvrir une musique racée, empruntant le meilleur de la country et du rock, pour créer un style que personne n’a réussi à copier (a fortiori à améliorer) depuis. Les duos avec Emmylou sont à pleurer. Sa mort prématurée quelques temps après le 2ème album valut l’une des histoires les plus rocambolesques de l’histoire du rock. Ses musiciens et roadies dérobèrent le cercueil qui le ramenait à LA pour y être enterré dans la tombe familiale, et allèrent le brûler dans le désert de Joshua Tree, conformément aux volontés de Gram.
(Rhino, Warner)
Ray Lamontagne « Tillthe Sun Turns Black » : Après « Trouble », premier album qui le plaçait dans les grands héritiers de Van Morrison (ce subtil mélange de folk et de soul sur des compositions mélodiques superbes), Ray Lamontagne signe un 2ème album plus intimiste. On y retrouve sa voix légèrement écorchée sur des ballades acoustiques plus éthérées, des ambiances plus alanguies voire morbides. Mais le noir (qui habille d’ailleurs la pochette) lui va très bien, et passée la surprise de ne pas retrouver ces classiques instantanés qui pavaient le premier album, on redemande de cette ambiance délétère presque anglaise (on pense à l’album solo de Brendan Perry de Dead Can Dance, ou au premier album de Ben Christophers « My Beautiful Demon »).
(RCA, import)
Bert Jansch « Black Swan » : Légende vivante du folk anglais, guitariste hors pair qui fait l’admiration de gens comme Neil Young ou Jimmy Page (qui lui emprunta beaucoup dans les titres acoustiques de Led Zeppelin), Bert Jansch s’était fait discret depuis quelques années (un doux euphémisme pour quelqu’un qui ne fait pas vraiment la une des tabloïds…), mais il revient tranquillement avec cet album magnifique. Sa guitare acoustique n’a rien perdu de ses qualités (jeu délié, ponctué de rythmiques très celtes et de mélodies médiévales), sa voix est plaisante et ses compositions sonnent comme des classiques de la tradition folk anglaise. Devendra Banhart et Beth Orton, tous les deux fans, viennent lui prêter main forte sur quelques titres, en toute discrétion. (PIAS)
Ron Sexsmith « Time Being » : Et un album de plus qui est passé à la trappe pour le pauvre Ron, qui signe pourtant là l’un des sommets de sa carrière, qui n’a jusqu’alors connu que des moyennes himalayennes en terme de qualité. Ce garçon poupin à la gueule d’ange s’y connaît pour écrire des morceaux pop classiques, évidents, arrangés avec finesse (guitare acoustique, piano, quatuor à cordes) et les chanter de cette voix d’enfant trop vite grandi, entre innocence et monotonie. C’est produit par Mitchell Froom, l’homme qui officiait derrière Crowded House (des albums sublimes, surtout « Woodface ») et Suzanne Vega (des albums sublimes, sauf le dernier), et qui n’a pas son pareil pour enluminer des petites choses de rien une chanson qui pourrait facilement tomber dans le banal (devrait s’occuper du cas Paul McCartney, lui…). Bref, si vous ne trouvez pas le dernier album, vous pouvez vous rabattre sur un ancien, c’est aussi bien.
Triffids « Born Sandy Devotional » et « Calenture » : Les années 80 n’ont pas connu que des garçons coiffeurs derrière les micros ! Les Triffids, groupe australien disparu à l’orée des années 90 (son chanteur est mort depuis) ont signé avec ces albums deux des sommets du rock dans ces années-là. Héritiers d’un swamp-rock torride, basé sur une rythmique solide et des guitares énervées, au vibrato tenace et aux dérives pleines de larsen, le groupe savait véhiculer un univers moite, testé dans les bars de Down Under, où les mauviettes ne passent pas la rampe plus de cinq minutes. Lyrique, emporté, intense, leurs morceaux semblent dériver d’improvisations sur scène sur « Born Sandy Devotional », alors qu’elles sont plus carrées, plus écrites, plus maîtrisées sur « Calenture ». La voix habitée du chanteur, qui n’est pas sans rappeler certaines inflexions de Nick Cave, emporte le tout dans un maëlstrom émotionnel.
(PIAS)
The Waterboys « Fisherman’s Blues » : L’une des grandes rééditions de 2006. Cet album sorti au milieu des années 80, cet album réconciliait le public rock avec la musique irlandaise bien avant les Pogues. Déjà auteur de 3 albums rock sous influence Dylanienne (notamment l’excellent « This is the Sea »), le groupe de Mike Scott implosa et ce dernier alla recruter des musiciens irlandais avec lesquels il partit en tournée dans les pubs de la verte Erin. Les compositions qu’il ramena de cette escapade prirent donc une forte odeur de tourbe et de Guinness, pour le plus grand plaisir de nos oreilles qui découvrent dans cet album des morceaux qui doivent autant à Van Morrison qu’aux chants de marins traditionnels, à Dylan (Bob) qu’à Dylan (Thomas), aux jigs et reels de fin de soirée à Galway qu’aux ballades déchirantes qu’entonnent les bergers sur la lande dans le county Connaught. Un vrai grand disque de blues celtique, emmené par la voix écorché de ce grand dégingandé de Mike, dont on aimerait bien avoir des nouvelles, d’ailleurs (paraît que les Waterboys reviennent !).Un deuxième CD complète l’album original, bourré à craquer de morceaux inédits, de reprises (Dylan encore) et d’instrumentaux qui n’ont rien à envier aux originaux. Quel bonheur !
(EMI)
Brian Eno/David Byrne « My Life in the Bush of Ghosts » : Sorti en 1981, fruit du travail des deux hommes pendant l’enregistrement de l’album « Remain In Light » des Talking Heads (vous ai-je déjà dit que tous les albums des Talking Heads jusqu’à « Speaking in Tongues » en 1983 sont indispensables ?), cet album demeure plus de 25 ans après d’une modernité étonnante. A partir de collages de voix enregistrées à la radio (souvent des prêcheurs, des muezzins), Eno et Byrne ont bâti une world music avant l’heure où l’émotion le dispute à la rythmique robotique qu’ils construisent sur les éléments sonore glanés. Le résultat est confondant de naturel et de maîtrise, une sorte de mix entre Kraftwerk et la musique ethnique, sans jamais ressembler ni à l’un, ni à l’autre, et sans que jamais les deux univers ne se repoussent ou ne s’absorbent l’un l’autre.
(EMI)
MUSIQUES DU MONDE
Tinariwen « Aman Iman » : Troisième album pour les rebelles touaregs, et à chaque fois, une étape est franchie dans l’intensité de leur musique. Cette fois-ci, c’est le chant, superbement placé, magnifiquement puissant, fier et galvanisant qui illumine leur blues du Sahara. Munis de guitares électriques, les musiciens de Tinariwen revendiquent leur liberté de nomades aussi bien dans leur musique (qui ne semble jamais devoir connaître les limites de nos contingences radio) que dans leur vie quotidienne. Luttant contre les gouvernements tchadiens et algériens pour qu’on les laisse circuler librement sur les terres de leurs ancêtres, ils ne dédaignent pas de laisser tomber la guitare pour la kalachnikov. Mais quand vient l’heure de la musique, leur blues, version vitaminée et arabisante de celui d’Ali Farka Toure, illumine le désert du sable aux étoiles.(Universal) A découvrir également le dernier album de Tartit, groupe touareg emmené par des chanteuses aux voix entêtantes (Harmonia Mundi) et Toumast, groupe touareg qui mélange influences africaines et arabes (Harmonia Mundi). A éviter, Desert Rebel et son méli-mélo sans queue ni tête de blues touareg, de ragga, de reggae et de chanson, pollué par des invités tels que Tryo.
(Autre Distribution)
Ali Farka Toure « Savane » : L’homme qui a réinventé le blues malien est mort l’année dernière non sans avoir auparavant terminé l’enregistrement de ce disque, sorte de testament musical pour cet homme simple, fermier de son état, et qui n’a jamais voulu quitter son village (mis à part quelques dates de concert ici et là), car il croyait fermement que ses amis avaient plus besoin de lui et lui d’eux que nous de lui et lui de nous. Il n’empêche, ce blues électrique rural africain, que Ry Cooder a contribué à faire connaître en allant enregistrer chez lui l’album « Talking Timbuctu », nous fait un bien fou à chaque écoute. Merci pour cette paix harmonieuse, Ali !
(Harmonia Mundi)
Norig « Gadji » : Chanteuse tzigane, Norig a cette voix écorchée telle que l’on pouvait en entendre dans le film « Le Temps des Gitans ». Elle en reprend d’ailleurs le thème principal, « Ederlezi », et à chaque fois, c’est un tourbillon d’émotions qui saisit l’auditeur, cette voix de femme-enfant à la voix brisée par le souvenir de millénaires d’exode pas toujours volontaire fendant l’âme plus sûrement que la hache d’un bûcheron syldave. Et quand la voix se fait festive, sur les morceaux les plus endiablés, c’est comme un alcool brûlant qui pousserait à perdre la raison. Un disque à émotions fortes garanties. (Autre Distribution) Dans un registre semblable bien que moins « écorché », je recommande un album sorti il y a quelques années de Delia Romanès.
(Autre Distribution)
Gilles Chabenat/Patrick Bouffard « Tour à Tour » : Ca n’a l’air de rien comme ça, mais ce duo est la rencontre de deux des plus grands virtuoses mondiaux de la vielle. Mais ils sont mieux que des virtuoses, car ils ont grandi, humainement et musicalement dans le milieu des musiques traditionnelles, qui déteste les artifices, humains et musicaux ! Donc nos deux hommes sont tout entiers au service de leur art et de leur instrument. Et ils nous offrent de somptueux duos, traditionnels et aventureux parfois, Chabenat ayant dans le passé exploré les musiques concrètes à tendance électronique avec sa vielle électrique. Le résultat oscille entre tradition et modernité, le son et le rythme intrinsèque de l’instrument créant un univers à nul autre pareil.
(Autre Distribution)
L’Ham de Foc « Cor de Porc » : Entre médiéval, traditionnel du sud-ouest et flamenco, ce groupe catalan invente des passerelles que n’aurait pas renié Loreena McKennitt. De vielle à roue en guitare flamenca, de voix aux teintes tziganes en mélopées arabisantes, le groupe est au carrefour des influences méditerranéennes et offre un album superbe tout en étant sans concessions ni facilités. (Mosaïc Music)
FRENCHY
Jeanne Cherhal « L’eau » : Après le succès mérité de l’excellent « 12 fois par an » (dont j’avais déjà dit tout le bien que je pensais dans une chronique précédente… oui, je sais, il y a bien longtemps !), Jeanne Cherhal revient avec ce 3ème album et confirme le talent fou qu’elle possède, à la fois dans l’écriture des textes que dans l’écriture musicale. Cet album est très riche musicalement, passant de la chanson classique à des morceaux basés sur des rythmes africains ou brésiliens, de sujets légers en sujets douloureux, sans jamais briser la belle unité de ton d’un album qui sonne déjà comme un classique. Et si vous n’avez encore jamais vu la belle sur scène, ne la manquez pas. Tant de force et d’humanité dans cette frêle silhouette décidée, c’est rare !
(Tôt ou Tard, Warner)
Jean-Louis Murat « Taormina » : Murat est définitivement hors des modes et du temps, et nous renvoie chaque fois, pourtant, une image de nous-mêmes et de notre société sans même avoir besoin de dénoncer, de railler, de pointer du doigt. Sa poésie suffit à nous rendre notre charabia quotidien insupportable, et sa musique à la fois douce et rauque, indomptée (une version française de Neil Young et Crazy Horse, définitivement différente et pourtant puissamment semblable – surtout sur scène) nous entraîne loin de notre vie ordinaire. La maturité de son art fait qu’il enchaîne depuis 4 ans album sur album (près de 2 par an), tout en conservant une grande inspiration.
(Warner)
Gérard Manset « Obok » : Manset après Murat, je sais, c’est un peu facile ! Mais il est bon de célébrer nos ermites de la musique, ceux dont on est fiers de brandir le nom face aux crétins qui envahissent la lucarne maudite qui sert d’entonnoir à consommer plus ! Manset revient à son meilleur niveau avec ce dernier opus (les 2 précédents se perdaient un peu dans une poésie surannée et dans des thématiques de chansons plutôt absconces). Il chronique ici ses voyages à travers le monde (plutôt l’Afrique de l’Est, cette fois-ci, son amour pour Rimbaud et Monfreid est toujours là) mais aussi ses rencontres ici, en France, se faisant chroniqueur d’une misère qui n’est plus loin d’ici et vaguement exotique. Et l’homme Manset y gagne en humanité et en proximité. Musicalement, pas de révolution, Manset est toujours musicien des années 70, mais cette fois-ci, ses musiques s’aèrent et se resserrent à la fois, donnat un album plus intimiste sans être confiné.
(EMI)
Bikini Machine et Katerine : On change de registre pour 2 ovnis dans le paysage musical français. Katerine, grand escogriffe frappadingue qui nous offre depuis des années un visage décalé de la chanson française, obtient enfin un immense succès avec son album le plus abouti. Esprit sixties, nonsense permanent, délires textuels et chansons à textes maquillées en déconnades, l’homme aux collants roses fait mouche. Boby Lapointe doit être fier, même si le registre n’est pas le même, quelque part entre le grand Boby et Dutronc, mâtiné de Gainsbourg). Bikini Machine sont eux aussi des enfants des sixties, leur son mêle Madison électrique et pop marshmallow, le tout monté sur un peu d’électronique, des textes retro-futuristes, bref un grand album pour animer les soirées, et pour redescendre le lendemain !
That's all Folks !
Dr Frankie O'Boggie
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